Tous les articles par Fanch Broudic

83 Romains d’Armorique identifiés par l’épigraphie : un ouvrage parfaitement documenté et illustré

Jean-Yves ÉVEILLARD, Romains d’Armorique, Morlaix, Skol Vreizh, 2024, 103 p.

Cet ouvrage est le troisième publié par l’auteur dans la maison d’édition morlaisienne, après un livre consacré aux sources littéraires évoquant l’Armorique antique (2013) et un volume sur les voies romaines en Bretagne (2016) (1). L’ouvrage recensé complète remarquablement le premier de la série, puisque ce sont ici les sources épigraphiques qui, pour l’essentiel, sont mises à contribution pour évoquer les Romains d’Armorique : les textes gravés sur pierre, dans les formats les plus variés, depuis l’inscription monumentale jusqu’au cachet d’oculiste en passant par de modestes plaquettes de schiste, dominent la documentation, mais les graffitis sont convoqués fort à propos ; l’échantillon présenté ici – dont il y a tout lieu de penser qu’il est amené à s’accroître dans les décennies prochaines – permet de mesurer l’apport de ce type de sources pour une région dont l’épigraphie monumentale est des plus indigentes.

L’intégration de la région à la construction impériale

Les sources hagiographiques ne sont pas négligées et trois martyrs nantais trouvent place dans le volume, qui retient aussi un anthroponyme gravé sur une bague. C’est dire que l’auteur, qui avait déjà su exhumer dans son précédent ouvrage des textes méconnus et présentant pourtant une grande valeur documentaire, s’est donné les moyens de l’exhaustivité, recensant 83 individus, chiffre dont la modestie dit bien la relative rareté des sources écrites dans l’horizon régional.

Le titre est en soi un véritable programme, puisqu’il lève toute ambiguïté sur l’intégration de la région à la construction impériale. Les « Romains » dont il est question sont tantôt des individus qui ont reçu la citoyenneté romaine, tantôt des pérégrins, et parfois des esclaves ; par-delà la diversité des statuts juridiques, ils ont pour point commun d’être les habitants d’une Armorique réduite pour les besoins de l’ouvrage à la Bretagne historique ou ceux qui, originaires de ces régions, sont connus par des textes retrouvés ailleurs, à Bordeaux, Dompierre-les-Églises ou Worms.

Un chapitre sur chacune des cinq civitates de la péninsule

Après une introduction présentant clairement les objectifs de l’enquête et la nature de la documentation mobilisée, l’ouvrage est organisé en cinq chapitres, correspondant chacun à l’une des cinq civitates de la péninsule. Chaque chapitre s’ouvre par une brève présentation de la cité, précisant utilement sa superficie, et nommant son chef-lieu. Sont ensuite évoqués les  individus qui se rattachent à ces civitates. Les notices sont parfois consacrées à des documents individuels, comme la stèle d’Argiotalus, le Namnète inhumé à Worms alors qu’il servait dans une unité auxiliaire, mais elles prennent souvent la forme de véritables petits « dossiers » rapprochant plusieurs documents. C’est le cas des inscriptions commémorant la construction de monuments dans le sanctuaire de Vulcain qui constituait de toute évidence le point focal du quartier portuaire de Nantes, ou encore des stèles funéraires mises au jour au XIXe siècle porte Saint-Pierre, toujours dans le chef-lieu des Namnètes.

Les dédicaces consacrées à Mars Mullo dans plusieurs villes d’Armorique constituent sans doute le plus ample de ces dossiers et celui qui a la plus vaste portée : les magnifiques bases rennaises fournissent en effet des informations de grande valeur sur la structure du panthéon civique d’une cité gauloise – des informations dont les enseignements dépassent de très loin l’horizon régional – et sur la figure du notable idéal, définie avec une grande clarté par le décret pris par l’ordre des décurions en l’honneur de Titus Flavius Postuminus.

Des statues des divinités dans le sanctuaire poliade de la civitas

Nous nous permettrons quelques remarques sur cette série épigraphique : considérant son homogénéité formelle (nature du matériau, dimensions et forme des bases, identité de la gravure), il est probable que toutes les bases sont contemporaines et que leur érection relève d’une même opération : en 135, la civitas a sans doute décidé d’élever dans le sanctuaire poliade des statues des divinités protégeant les subdivisions officielles de la cité que sont les numina pagorum, et trois notables, Postuminus, déjà nommé, Lucius Campanius Priscus et Lucius Campanius Virilis, fils du précédent, ont pris sur eux de traduire en actes ce programme ; le premier, au moins, fut récompensé par plusieurs statues honorifiques, mais rien ne permet d’exclure que les autres aient bénéficié du même honneur.

La 36e journée d’études du CIRDoMoC dédiée à Job an Irien

Vous ne savez pas ce qu’est le CIRDoMoC ? C’est le Centre International de Recherche et de Documentation sur le Monachisme Celtique. Il tiendra sa 36e journée d’étude le samedi 5 juillet 2025, dans le cadre exceptionnel de l’abbaye de Landévennec (Finistère).

Le CIRDoMoc s’est déjà signalé par de nombreuses publications de référence, comme le recueil d’essais réunis par André-Yves Bourgès et Valéry Raydon sur Hagiographie bretonne et Mythologie celtique, paru en 2016.

La journée du 5 juillet prochain sera dédiée à la mémoire de Job an Irien, homme de foi et d’érudition, profondément engagé dans la recherche sur le christianisme celtique et l’histoire bretonne.

Les manuscrits des communautés monastiques celtiques

Le programme mettra à l’honneur des manuscrits liés aux communautés religieuses de Bretagne et aux figures fondatrices du monachisme celtique. Des spécialistes en histoire médiévale, paléographie, hagiographie et archives se succéderont tout au long de la journée.


Cette journée est ouverte à toutes celles et ceux qui s’intéressent à l’histoire religieuse de la Bretagne, aux manuscrits anciens et à la mémoire des communautés monastiques celtiques. Elle promet, comme chaque année, de riches échanges entre chercheurs, passionnés et curieux.

Les participants ont la possibilité de déjeuner sur place dans les murs de l’abbaye. Une participation de 20 € est demandée. Merci de confirmer votre présence au repas avant le 21 juin 2025 en cliquant cette adresse. 

Le Campaniforme en Bretagne couverture

Le Campaniforme : un phénomène culturel d’ampleur, il y a 4 500 ans

A l’occasion d’un colloque international qui s’est tenu à Vannes du 18 au 21 mai 2025, la Société polymathique du Morbihan a édité un ouvrage intitulé Peuple de la mer ? Le Campaniforme en Bretagne et au-delà. Écrit en concertation avec les organisations institutionnelles (CNRS, universités, opérateurs d’archéologie préventive), il regroupe les contributions d’une quarantaine de spécialistes français ou étrangers.

Il y a 4 500 ans, un phénomène culturel d’ampleur, le Campaniforme, va refaçonner les sociétés d’agriculteurs du Néolithique et marquer le passage aux âges des Métaux. La Bretagne et, au-delà, la façade atlantique constituent l’une des plus grandes concentrations de vestiges campaniformes en Europe. La Société polymathique du Morbihan publie un ouvrage à ce sujet. A découvrir dans le Journal de l’histoire

SHAB Mémoires Loudéac tome CIII 2025

Actes du congrès de Loudéac des 5-7 septembre 2024

  • Ils constituent le tome CIII des Mémoires de la SHAB de l’année 2025.
  • Il y est question de la vie de la SHAB et de la Fédération des sociétés historiques de Bretagne
  • Deux thématiques avaient été abordées lors du congrès 2024.

L’histoire de Loudéac et de son pays

  • Patrimoine du pays de Loudéac

Le commerce et les commerçants en Argoat

Comptes rendus bibliographiques

SHAB affiche du congrès de Quiber

Quiberon a accueilli le congrès 2025 de la SHAB : le programme

Il s’est tenu les 4, 5 et 6 septembre 2025 à la Maison des associations de Quiberon, 6, rue Jules Ferry. Deux thématiques ont été abordées au cours de ces trois journées.

La première s’est intéressée à Quiberon et sa presqu’île : sept communications ont été présentées sur cette thématique locale, dans la matinée du jeudi 4 septembre et dans celle du samedi 6 septembre.

La seconde, transversale, a traité des échanges maritimes : cinq interventions étaient prévues sur ce sujet le vendredi 6 septembre.

Une conférence publique a eu lieu sous forme d’une table ronde le vendredi en deuxième partie d’après-midi sur une question d’actualité immédiate, puisqu’il s’agit de l’inscription de Carnac au patrimoine mondial de l’UNESCO.

Des excursions commentées en presqu’île étaient programmées l’après-midi du jeudi et celle du vendredi, ainsi qu’à Carnac le samedi après-midi.

Les membres de la SHAB/FSHB ont été invités à participer à son assemblée générale le samedi matin. Une réunion du Comité de la SHAB était prévue la veille en fin d’après-midi.


Un rencontre d’historiens dans la convivialité

Bruno Isbled vient de faire valoir ses droits à la retraite et quitte donc son poste de conservateur du patrimoine aux Archives départementales d’Ille-et-Vilaine. Vous savez qu’il a été simultanément le président bénévole de la SHAB pendant seize ans, de 2007 à 2023. Pour le remercier de son action, les membres de la Société d’histoire et d’archéologie de Bretagne lui offert un volume de mélanges publié sous un titre à nul autre pareil, puisqu’il s’intitule « Isblederies ».

Devenu président d’honneur, et fort ému par ce témoignage de reconnaissance, Bruno Isbled a souhaité que les contributeurs qui le pouvaient se retrouvent à Rennes pour un déjeuner convivial. Ce qui est advenu samedi 17 mai, pour un repas à la Taverne de la Marine, place de Bretagne, un des meilleurs restaurants de la capitale bretonne.  Ils ont été au nombre d’une vingtaine à répondre à son invitation.

Deux photos de groupe ont été prises sur les bords de la Vilaine avant de se rendre au restaurant : la différence est minime, cherchez les intrus.

Sur le même sujet, lire : Remise des Isblederies à l’ancien président de la SHAB

Rendez-vous avec l’histoire à Landévennec

L’ancienne abbaye est l’un des sites emblématiques de l’histoire de la Bretagne. On le sait encore mieux depuis les fouilles qui y ont été menées pendant près d’un quart de siècle, de 1978 à 2002. Elles ont permis l’exhumation de plus de 50 000 objets grâce auxquels on peut aujourd’hui mieux comprendre l’origine et les modalités de la construction de l’abbaye, ainsi que son histoire.

Les moines avaient dû la quitter au début du Xe siècle en raison des incursions de Vikings. Ils ont pu y revenir dans les années 950. L’édification de la nouvelle église et des bâtiments monastiques intervient en 1025-1050 après un incendie.

L’histoire de Landévennec, ce sont également des écrits, notamment le Cartulaire rédigé au IXe siècle par Wrdisten (Gurdisten), dont vous pouvez découvrir la première page ci-contre. Et puis, le manuscrit dit de Locmaria vient de revenir en Bretagne. L’historien Cyprien Henry avait appris qu’il était conservé à Oslo, en Norvège, et qu’il allait être mis en vente chez Christie’s à Londres. Il a fallu, en un temps record, mobiliser les institutions et les collectivités territoriales pour réunir les fonds nécessaires. Et ça a marché.

Le retour à Landévennec du manuscrit de Locmaria

L’intérêt du manuscrit est triple : il relève de l’aire celtique, il a probablement été rédigé à l’abbaye de Landévennec et c’était une commande des religieuses de Locmaria à Quimper. Conservé aux Champs libres à Rennes depuis son retour en Bretagne, il est réexposé pour quelques jours sur les lieux où il avait été composé il y a mille ans, à Landévennec, à l’occasion de ce Rendez-vous avec l’histoire.

Une conférence est prévue samedi 10 mai, à 15 heures, à la salle polyvalente pour évoquer l’enquête qui a conduit à l’acquisition du manuscrit de Locmaria. Les intervenants seront :

  • Julien Bachelier, maître de conférences en histoire médiévale au Pôle universitaire Pierre-Jakez Hélias de Quimper (Université de Bretagne occidentale)
  • Cyprien Henry, archiviste paléographe et conservateur du patrimoine.

Tous deux sont membres de la SHAB et ont été fortement impliqués dans le processus d’acquisition du manuscrit.

Diverses autres animations au programme

  • des démonstrations : taille de la pierre, forge, art médiéval
  • reconstitution de la vie quotidienne il y a mille ans,
  • échange avec Cyprien Henry à 20 h 45 sur le rôle de l’écrit au Moyen Âge,
  • projection en plein air dans les ruines de l’abbaye du film Le nom de la rose, en version restaurée.

Remerciements à tous ceux qui ont contribué à l’illustration de ce message, particulièrement à Guénolé Ridoux.

Lire également sur ce site : Les dernières avancées de la recherche sur l’abbaye romane de Landévennec.

Nombreuse assistance lors des conférences. Cl. Éric Joret
Nombreuse assistance lors de la conférence. Cl. Éric Joret

Les dernières avancées de la recherche sur l’abbaye romane de Landévennec

Guénolé RIDOUX (coord.), L’abbaye de Landévennec en l’an mille. L’âge roman, Spézet, Coop Breizh, 2023, 144 p.

Il s’agit d’un petit ouvrage [1] au contenu extrêmement dense et richement illustré avec des restitutions des élévations de l’abbaye particulièrement utiles pour suivre les étapes du chantier de construction roman. Après l’introduction, cinq chapitres rédigés par des spécialistes permettent de saisir la place de Landévennec au cours d’un long XIe siècle. L’archéologie et l’histoire de l’art occupent une place notable avec trois chapitres, l’écrit n’est pas oublié avec deux chapitres prolongeant un dialogue amorcé depuis un certain temps entre disciplines complémentaires.

Bernard Hulin et Guénolé Ridoux rappellent, dès les premières lignes de l’introduction, le colloque fondateur de 1985 [2]. Ils partent ensuite de l’existant : les vestiges romans actuels attirent et interpellent les visiteurs. Très tôt, les voyageurs et les érudits, puis les premiers historiens et archéologues s’y sont intéressés. En quelques lignes, les principaux noms des chercheurs des XIXe-XXe siècles sont évoqués (Joseph Bigot, Henri Waquet ou encore Roger Grand).

Landévennec et le soi-disant « retard breton »

Les premiers jugements sur l’abbaye furent lapidaires : barbare, maladroit ou grossier. À la pointe de la Bretagne, et donc loin des centres et des édifices romans majeurs, Landévennec illustrait ce fameux « retard breton » que l’on retrouve encore parfois dans des publications récentes. Le modèle centre/périphéries a laissé des traces tenaces que les chapitres suivants vont s’attacher à fortement revoir.

Entre le VIe siècle et le XVIIIe siècle, Landévennec a vu se superposer pas moins de sept projets monastiques. La contribution d’Annie Bardel et de Ronan Pérennec s’intéresse au « chantier roman » et prolonge une série d’articles sur les périodes les plus anciennes de l’abbaye [3]. Jusqu’à il y a peu, la datation des vestiges visibles oscillait entre la fin du Xe siècle et le début du XIIe siècle.

Les fouilles menées de 1978 à 2002 avec la découverte de plus de 50 000 objets, dont les résultats paraissent au fil de l’eau, ont permis d’affiner considérablement la chronologie et le phasage de la construction. Après le départ des moines au début du Xe siècle à la suite des raids vikings, la communauté revient dès les années 950. Les bâtiments monastiques sont entretenus et réaménagés vaille que vaille.

La prospérité de l’abbaye dans la première moitié du XIe siècle

Deux catastrophes surviennent alors faisant le bonheur des archéologues. Un incendie (ca. 1020) et une inondation rampante durant la première moitié du XIe siècle ont piégé du matériel archéologique, en particulier de nombreuses pièces de bois, ce qui permet de proposer comme période d’édification de la nouvelle église abbatiale et d’une large partie des bâtiments monastiques les années 1025-1050. Ceci implique une réelle prospérité de l’abbaye, qui pouvait compter sur des domaines fonciers, mais aussi sur ses donateurs. On soulignera ainsi la mise au jour de 27 tombes, dont les occupants étaient tous des hommes avec des caractéristiques osseuses propres aux « cavaliers » (p. 42), probablement certains comes, vicomes et milites cités dans le cartulaire.

Le chapitre rédigé par Éliane Vergnolle souligne d’emblée et avec force la place qu’occupe l’abbaye dans l’histoire de l’art roman, non seulement en Bretagne mais aussi dans l’ouest de la Francie. L’abbatiale est une construction innovante et ambitieuse tant au niveau lapidaire (pierre de taille, abondant décor sculpté) que du plan (dimension, chevet à déambulatoire, chapelles rayonnantes). Le contexte est effectivement celui de la réforme monastique, même si celle-ci infuse en Bretagne depuis quelque temps déjà. Malgré la disparition des reliques, le pèlerinage à saint Guénolé est réactivé.

La volonté d’un comte de Cornouaille fondateur

La reconstruction de l’abbatiale commence donc par celle d’un bâtiment mémoriel entièrement en pierre – rare au début du XIe siècle –, édifié en souvenir de la sépulture du fondateur du monastère. Des parallèles sont établis avec les grandes cathédrales (Chartres ou Orléans), ainsi qu’avec les principaux sanctuaires, tel Saint-Martin de Tours. Le projet était ambitieux. É. Vergnolle souligne la volonté d’un autre fondateur : Alain Canhiart, comte de Cornouaille.

Les langues dans les espaces en situation de partage linguistique : une approche historique

Jean-Luc Le Cam et Erwan Le Pipec (dir.), L’école et les langues dans les espaces en situation de partage linguistique. Approche historique, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2024, 385 p.

Ce livre est issu d’un colloque international organisé à Quimper en 2016 par Jean-Luc Le Cam et le Centre de recherche bretonne et celtique. Comme l’indique son titre, il explore le rôle et la place de l’école dans des contextes de contact linguistique, c’est-à-dire des situations où coexistent différentes pratiques linguistiques sur un même territoire. Plus précisément, il s’attache à analyser des cas de « non-concordance entre langue sociétale et langue de l’école » (p. 367), une réalité que cet ouvrage met en lumière et qui, loin d’être marginale, traverse aussi bien l’histoire que les sociétés contemporaines.

Diversité disciplinaire et ampleur temporelle et géographique 

Privilégiant une approche historique, cet ouvrage résulte néanmoins d’une collaboration pluridisciplinaire réunissant historiens, chercheurs en sciences de l’éducation, linguistes et spécialistes des langues en situation minoritaire. Cette diversité disciplinaire se reflète dans la pluralité des approches et des méthodes mobilisées. Une autre spécificité de l’ouvrage réside dans son ampleur temporelle et géographique : il couvre une période s’étendant du haut Moyen Âge à l’époque contemporaine et s’appuie sur des terrains d’étude variés, couvrant plusieurs pays européens (France, Italie, Allemagne), ainsi que la Russie, la Tchéquie et l’Algérie. Il analyse ainsi la situation d’un grand nombre de langues, du latin au tamazight, en passant par le tchèque, le basque, l’occitan, l’allemand, l’italien ou encore le français.

Ces langues ont pu connaître d’importantes mutations de statut au cours du temps. Le latin, par exemple, est passé du statut de langue de prestige et de diffusion étendue à celui de « langue morte » selon l’expression couramment utilisée dans la langue ordinaire. De même, certaines langues régionales de France, autrefois exclues du système scolaire, ont progressivement accédé à un enseignement bilingue institutionnalisé.

L’introduction d’un historien, la conclusion d’un sociolinguiste

L’ouvrage comprend vingt-trois articles, encadrés par une introduction de l’historien de l’éducation J.-L. Le Cam, qui présente l’origine de la réflexion, la problématique générale du colloque et les différentes contributions et par une conclusion d’Erwan Le Pipec, qui offre le regard d’un sociolinguiste sur ces questions. Si le contenu de l’ouvrage dépasse le cadre de la langue bretonne ou des langues régionales de France et de leurs relations avec l’école, la situation de la Basse-Bretagne constitue néanmoins un point d’ancrage de cette publication.

Quatre articles sont ainsi spécifiquement consacrés au breton, illustrant les dynamiques sociolinguistiques et éducatives propres à cette région. Deux de ces articles portent sur les raisons pour lesquelles le breton n’est pas devenu une langue de scolarisation sous l’Ancien Régime (E. Le Pipec) et sur l’usage du « symbole » et d’autres méthodes visant à exclure le breton de l’école (Fañch Broudic). Les deux autres articles s’appuient sur des enquêtes sociolinguistiques auprès de locuteurs et locutrices ayant vécu le changement de langue en Basse-Bretagne dans la première moitié du xxe siècle (Armelle Audic et Nelly Blanchard).

Cinq dimensions de la relation entre l’école et les langues

Structuré en cinq grandes parties, l’ouvrage explore différentes dimensions de la relation entre l’école et les langues :

  • La première partie – « Du latin aux langues vernaculaires » – retrace la prédominance du latin dans les systèmes scolaires européens avant d’analyser son déclin progressif au profit des langues vernaculaires. À travers des études de cas en France, en Italie, en Allemagne et en Tchéquie, elle met en lumière les dynamiques linguistiques qui ont façonné l’évolution des pratiques éducatives.
  • La deuxième partie – « Frontières sociales et culturelles » est consacrée à la question des frontières – au sens social, culturel et géographique –, à leur impact sur les pratiques linguistiques et à leur prise en compte dans l’éducation.
  • La troisième partie – « Politiques scolaires et langues minoritaires en France » – s’attache à analyser les politiques scolaires, au sens large, mises en place en France. Elle couvre une période allant de l’Ancien Régime, où l’Église jouait un rôle dans l’enseignement, jusqu’aux débats contemporains sur la préservation et la transmission des langues en situation minoritaire. Elle s’intéresse notamment aux mesures prises sous la IIIe République et à la loi Deixonne (1951), qui a ouvert la voie à l’introduction de certaines langues régionales (breton, basque, occitan, notamment) dans le système éducatif national.

Le GDHSSB : les qualités éminentes d’un beau livre

Bernard Tanguy, Grand dictionnaire historique des saints et saintes de Bretagne, Morlaix, Skol Vreizh, 2024, 688 p.

Bernard Tanguy, chargé de recherche au Centre national de la recherche scientifique (Cnrs), membre du Centre de recherche bretonne et celtique (Crbc), laboratoire de l’université de Bretagne occidentale (Ubo), a été un chercheur prolifique, l’un de nos meilleurs spécialistes de la toponymie historique de Bretagne à laquelle il a consacré la plupart de ses travaux, à commencer par sa thèse de doctorat de troisième cycle – demeurée inédite – soutenue à Brest en 1973 sous la direction de François Falc’hun et intitulée Recherches autour de la limite des noms de lieux gallo-romains en -ac en Haute-Bretagne.

  • Colonne de gauche. Bernard Tanguy en 2005. Source : Wikipedia.

Nombre d’ouvrages et d’articles sur ce thème toponymique ont suivi, dont nous retiendrons seulement ici ses deux Dictionnaires des noms de communes, trèves et paroisses […] du Finistère et des Côtes-d’Armor (1990 et 1992) et les plus austères – mais ô combien nécessaires et utiles – index des cartulaires de Redon (2004), Quimperlé (2014) et Landévennec (2015), ces deux derniers publiés dans la collection des « Sources médiévales de l’histoire de Bretagne », vaisseau amiral de la Shab.

Une longue lignée d’hagiologues

Avec un tel parcours dans la longue durée, B. Tanguy était on ne mieux placé pour composer ce Grand dictionnaire historique des saints et saintes de Bretagne (Gdhssb), grand par sa taille (24 x 30 cm) et ses 688 pages, induisant un poids supérieur à 3 kilogrammes… L’auteur s’inscrit dans une longue lignée d’hagiologues, tout d’abord Albert Le Grand et Guy-Alexis Lobineau, suivis par une pléiade de nombreux autant qu’inégaux écrivains, entre autres Arthur de La Borderie, François Plaine, Léonce Roumain de La Rallaye, Anatole Le Braz, Florian Le Roy, Joseph Chardronnet ou Louis Pape.

Notons aussi un Dictionnaire des Saints bretons publié en 1979, un livre fumeux au titre cousin – mentionné, à la différence de quelques-uns de ceux précédemment énoncés, dans une bibliographie de vingt-neuf pages écrites en petits caractères. Le Gdhssb utilise évidemment les travaux de François Duine, René Largillière, Bernard Merdrignac ou Joseph-Claude Poulin, mais son but est tout différent car il ne se consacre pas qu’à la seule étude des textes hagiographiques. De notre point de vue, son apport essentiel réside en les innombrables données sur l’hagio-onomastique bretonne, augmentant considérablement la nomenclature publiée en 1910 par Joseph Loth dans ses Noms des saints bretons.

L’opiniâtreté d’un comité éditorial

Le décès de B. Tanguy, le 30 janvier 2015, aurait pu empêcher la naissance de cette somme tant attendue. Mais, fort heureusement, un comité éditorial composé de ses amis au sein du Crbc et du Centre international de recherche et de documentation sur le monachisme celtique (Cirdomoc) a repris le flambeau. Que soient félicités pour leur opiniâtreté

  • André-Yves Bourgès,
  • Jean-Yves Éveillard,
  • Laurent Héry
  • et Philippe Lahellec,
  • auxquels se sont adjoints les éditeurs de Skol Vreizh, Paolig Combot et Jean-René Le Quéau. 

Publier un tel travail relève de l’apostolat, mais aussi d’un pari économique que l’on espère réussi. Deux de ces collègues présentent en préface, avant-propos et introduction, le parcours du chercheur, et « Le comment » du Gdhssb où sont exposées les trois catégories de saints[1] ceux de l’hagiographie – joliment dénommés par Guy Philippart les « saints de papier » –, ceux de la liturgie, dont la mémoire est entretenue par calendriers et liturgie, enfin ceux de la toponymie, présentée comme une « machine à fabriquer des saints ».

Mais tous les saints ne sont pas prophètes en leur pays…

Aux saints connus localement, l’auteur ajoute près de 300 personnages du sanctoral de l’Église universelle, établissant de ce fait une liste de tous les saints vénérés en Bretagne, et non celle des saints de Bretagne, qu’elle qu’en soit l’origine géographique. L’idée est intéressante, dans la mesure où cela n’avait jamais été fait auparavant, du moins à une aussi large échelle, différents auteurs s’étant naguère intéressés, département par département, aux dédicaces des églises, aux fontaines, statues, etc. Mais de ce fait le titre de l’ouvrage apparaît un peu décalé par rapport à son propos, puisqu’il semble annoncer une étude des seuls saints autochtones (ou venus d’outre-Manche), qui apparaissent un peu noyés dans la masse.