Les langues dans les espaces en situation de partage linguistique : une approche historique
- La quatrième partie – « Méthodes d’enseignement des langues en contexte de partage » –, en se focalisant sur la dimension pédagogique, compare différentes approches adoptées en France et en Italie pour l’enseignement des langues. Elle met en évidence la complexité du rapport aux langues régionales en France et analyse les tensions entre considérations pédagogiques et choix politiques quant à l’intégration – ou l’exclusion – des langues vernaculaires dans l’enseignement.
- La cinquième partie – « Au-delà des théories et des politiques : enquêtes sur les pratiques et les représentations » –, en s’appuyant sur des enquêtes de terrain, donne la parole aux locuteurs et locutrices de diverses langues pour explorer leur rapport à l’école. Elle s’intéresse aux représentations qu’ils ou elles se construisent des langues en situation de diglossie et met en perspective les enjeux entre les politiques linguistiques et les pratiques des acteurs concernés.
De l’intérêt de la diglossie pour les non-spécialistes
L’une des grandes qualités de cet ouvrage réside précisément dans sa capacité à rendre compte de la complexité des relations entre l’école et les pratiques langagières, là où certains discours simplificateurs pourraient avoir tendance à figer ces dynamiques dans des oppositions trop schématiques. Peut-être en raison de son approche pluridisciplinaire, la notion de diglossie est assez peu utilisée et explicitée dans l’ouvrage. Il est vrai que ce concept a suscité, et suscite encore, de nombreux débats en sociolinguistique, que sa définition varie selon les chercheurs et chercheuses, et qu’il est souvent critiqué pour son caractère trop figé. Toutefois, faute d’un terme plus précis, il demeure un outil utile pour faire comprendre à un public non spécialiste la polarisation sociale des usages entre certaines variétés linguistiques.
Nombre des situations analysées dans l’ouvrage relèvent ainsi de configurations diglossiques, où l’usage des langues se répartit entre un registre « haut » et un registre « bas ». L’école constitue, par excellence, l’espace d’apprentissage du registre « haut » de la diglossie, celui qui est employé dans les échanges officiels, formels et écrits, et qui bénéficie d’un certain prestige. À l’inverse, le registre « bas » est généralement acquis dans le cadre familial et utilisé essentiellement à l’oral, dans des contextes privés et informels. La diglossie a notamment été discutée parce que le sociolinguiste américain Charles Ferguson, qui l’a popularisée, y voyait une situation stable. Les études présentées dans l’ouvrage remettent en cause cette stabilité et montrent que l’usage et la perception qu’ont les locuteurs et locutrices des langues sont susceptibles d’évoluer et de se transformer profondément, en particulier à partir du moment où une place leur est donnée dans le système scolaire.

Au-delà des idées reçues et des raccourcis fréquents
Si le statut et la perception des langues ont évolué au cours du temps, l’ouvrage rappelle également que les notions d’« école » et, plus globalement, d’« enseignement des langues » sont loin d’être homogènes et immuables. Les différents cas étudiés montrent en effet des réalités très contrastées selon les contextes historiques et sociaux. L’apprentissage du latin par les futurs prêtres à l’époque carolingienne, l’éducation des élèves à la cour des Sforza en Italie ou encore le choix, au XVIIIe siècle, de la haute aristocratie française de recourir à des locuteurs « natifs » pour parfaire le « bon accent » de leurs enfants en langue étrangère, illustrent la manière dont les élites ont, de longue date, fait de la question linguistique un marqueur fort de distinction sociale.
À l’autre extrémité de l’échelle sociale, l’apprentissage généralisé du français par tous les enfants de France à partir des lois scolaires de la IIIe République souligne combien la maîtrise des langues ne s’est pas posée de la même manière pour les catégories populaires, en particulier pour des sociétés paysannes dont la langue du quotidien était souvent une langue régionale. Les objectifs poursuivis, les moyens mis en œuvre, les résultats obtenus ainsi que les représentations associées aux différentes pratiques linguistiques diffèrent donc profondément selon les contextes.
L’intérêt majeur de cet ouvrage réside précisément dans son refus de toute simplification ou généralisation hâtive. Plutôt que de rechercher à tout prix des points communs entre des périodes, des langues et des situations hétérogènes, il met en lumière la diversité et la complexité des cas analysés. Chaque étude invite ainsi à redéfinir ce que l’on entend par « langue », « école » et « situation de partage linguistique », en fonction des contextes étudiés. Au-delà des idées reçues et des raccourcis fréquents sur ce que furent – ou « devraient être » – les pratiques linguistiques de locuteurs et locutrices, cet ouvrage constitue une ressource incontournable pour les chercheurs intéressés par cette question, mais également pour les acteurs de ce domaine.
- Mannaïg Thomas
- Centre de recherche bretonne et celtique
- Université de Bretagne occidentale, Brest
- Cette recension a été publiée en version papier dans le tome CIII des Mémoires de la Société d’histoire et d’archéologie de Bretagne au premier semestre 2025.
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