Une nouvelle revue d’histoire de la Bretagne : quelle lecture de l’histoire ?
Force est de rappeler que les historiens travaillent à partir de sources selon des méthodes rigoureuses qui leur permettent d’émettre des hypothèses, soumises ensuite à d’autres spécialistes dans le cadre de jurys pour les thèses, ou de comités de rédaction pour les articles. Leur travail ne relève donc pas de la fantaisie et, s’ils ne sont pas exempts de passion pour les sujets qu’ils traitent, ils savent raison garder et tentent d’éviter de tomber dans les pièges de l’histoire militante.
La reprise de thèmes rebattus
Jean-Michel Le Boulanger, en tant qu’ancien universitaire, n’ignore pas ces règles, mais cela ne l’empêche pas de répondre positivement à la question qui lui est posée sur « l’existence de deux lectures non compatibles chez les universitaires, historiens de la Bretagne, sur certaines questions fondamentales de l’identité bretonne », et de pourfendre ceux qui nieraient une partie de l’histoire bretonne « pour servir une idéologie nationaliste française ».
Le propos pourrait être tenu par des nationalistes bretons (qui s’expriment régulièrement en ce sens sur le site de l’Agence Bretagne Presse) pour qui les universitaires, en tant que fonctionnaires, ne jouissent d’aucune indépendance et ne peuvent être que des porte-voix de l’État français qui les rémunère. On aimerait en savoir plus sur ces « questions fondamentales de l’identité bretonne » qui devraient être admises par tous sans discussion et on s’interroge sur l’usage qui en est fait actuellement dans le débat public régional.
Les animateurs d’Istor Breizh prétendent vouloir favoriser le débat, mais la teneur de ce premier numéro semble montrer que les dés sont pipés dès le départ. Cela est confirmé par la teneur des autres articles qui, à l’exception d’aperçus sur le peintre Toulhoat (Armel Morgant), sur le musée Dobrée récemment réouvert (Julie Rault) ou sur le cœur d’or pur offert à Claude de France par les Nantais en 1518 (Gildas Salaün), reprennent des thèmes rebattus comme l’histoire du Gwenn ha Du (Mikael Bodloré-Penlaez), du marquis de La Rouërie (Jacques-Yves Le Touze) ou de la bataille de Ballon (Christian Gouerou), en attendant sans doute des mises au point futures sur la bataille de Saint-Aubin-du-Cormier, Anne de Bretagne, la révolte des Bonnets rouges ou les chouans…
La fabrique d’un roman national breton, ou… pas ?
La revue se défend de vouloir contribuer à la construction d’un roman national breton (p. 4), mais semble pourtant inscrire ses pas dans ceux des personnalités, influentes dans les institutions culturelles régionales, qui veulent contribuer, coûte que coûte, à la construction d’une identité bretonne. Jouant sur les outils de la communication, ils cherchent, tout en se prétendant ouverts au dialogue, à imposer leurs thématiques dans les débats, les journaux et les revues, et à marquer le territoire de leur empreinte, à l’image des animateurs de l’association Poellgor Gouel Ballon, présentés également dans Istor Breizh (p. 93).
Ces derniers ont créé à Bains-sur-Oust un mémorial à la gloire de Nominoë avec une sculpture d’art contemporain de l’artiste Jean-Pierre Baudu, d’un coût de 80 000 €, dont un tiers a été fourni par les collectivités territoriales (on aimerait savoir lesquelles), inauguré le 26 mai 2018 en présence de Jean- Michel Le Boulanger, alors vice-président à la culture au conseil régional.
Selon Patrick Renaud, vice-président de l’association, leur intention n’est pas de « polémiquer à savoir si Nominoë a été roi ou non, si la bataille a eu lieu ici ou là » – ce qui paraît quelque peu déconcertant (on passerait ainsi à l’âge des lieux de mémoire virtuels ou hypothétiques) – tout en présentant leur projet comme « le premier jalon d’un circuit de valorisation des grandes dates et des grands personnages de l’histoire de Bretagne ». On attend la suite avec quelque inquiétude.
Une revue d’histoire de la Bretagne, pourquoi pas ? Mais…
Qu’il faille une revue d’histoire de la Bretagne, si tant est qu’il y ait un lectorat suffisant pour l’acheter (mais le prix de vente actuel de 20 € risque de décourager les bonnes volontés), pourquoi pas ? Mais cela suppose une réflexion sérieuse sur ce que l’on peut y publier, sur la façon d’écrire l’histoire aujourd’hui ; cela implique aussi d’établir une coopération avec les universitaires ou enseignants du second degré travaillant en Bretagne qui sont plus nombreux qu’ailleurs à s’intéresser à l’histoire régionale et dont la contribution serait indispensable pour innover véritablement et ne pas tomber dans les mêmes travers que par le passé.
M. Joël Cornette, récemment décoré de l’ordre de l’Hermine, qui donne un texte à ce numéro sous le titre « L’histoire de la Bretagne ferait-elle peur ? », pourra, fort de l’expérience acquise au comité de rédaction du magazine L’Histoire, prodiguer sans nul doute des conseils utiles, à moins que les enjeux scientifiques ne soient pas les mêmes de part et d’autre du Couesnon.
Dominique LE PAGE
(1) Dans la version papier de sa recension (voir la référence ci-dessous), l’auteur avait omis de signaler que « le premier numéro d’Istor Breizh reprenait en grande partie le premier numéro de « Dalch’omp soñj », paru il y a quarante ans. Cette précision n’étant pas sans intérêt, il a été possible de la rétablir dans cette note de la présente version en ligne.
- Cette recension a été initialement publiée au premier semestre 2025 dans le tome CIII des Mémoires de la Société d’histoire et d’archéologie de Bretagne, p. 571-573.
- Sur ce site, le titre, les intertitres et l’insertion de la note (1) sont de la rédaction.
- Les captations d’écran ont été effectuées sur le site de la revue Istor Breizh.
- Le n° 2 de la revue Istor Breizh est paru en juin 2025. Au sommaire :
- Éditorial : une histoire oubliée, une histoire confisquée
- Dossier : Le rugby, une histoire bretonne
- Dossier : Quelle politique pour le patrimoine en Bretagne ?
- Accéder au sommaire complet sur le site de la revue.
