Une chercheuse américaine : une importante contribution à l’histoire de la Bretagne à la fin du Moyen Âge

Elle n’est alors plus reconnue comme souveraine du duché de Bretagne, même si elle conserve l’espoir de revenir un jour au pouvoir. L’analyse de ses actions lorsque Charles V tenta d’affirmer son propre pouvoir sur le duché en 1378 ajoute une nouvelle dimension importante à notre compréhension d’une série complexe d’événements d’une importance cruciale pour l’émergence du duché en tant qu’État médiéval largement indépendant à la fin du Moyen Âge.

Une lecture critique des preuves archivistiques : un modèle d’exposition

Après le chapitre 1, qui donne un aperçu de la vie de Jeanne et qui présente, par exemple, de manière beaucoup plus claire que tout autre récit antérieur, les différentes phases de sa carrière, en distinguant les périodes où elle a gouverné conjointement avec son mari, puis son rôle politique et diplomatique pendant la longue captivité de ce dernier, sans oublier la première étude sérieuse de son veuvage, les six chapitres qui suivent sont thématiques.

Le chapitre 2, « Concepts du pouvoir dans les actes de Jeanne de Penthièvre », n’offre que très peu de matière à controverse, car l’auteur fait ressortir de documents rédigés dans un langage formel de nombreux points significatifs qui avaient été négligés jusqu’à présent. Le chapitre 3 contient une excellente discussion sur les différents domaines dont Jeanne a hérité ou qu’elle a acquis par son mariage ; le chapitre 4 analyse les personnes qui faisaient partie de sa maison ou de son administration.

Tous ces chapitres et les suivants sont fondés sur une lecture critique des preuves archivistiques mentionnées ci-dessus, ainsi que d’autres sources documentaires importantes mais difficiles, comme celles relatives aux arguments juridiques avancés dans l’affaire de succession contestée en 1341(chapitre 6), la manière dont ces arguments ont été remodelés par les avocats et les propagandistes royaux dans le Somnium Viridarii et le Songe du Verger, traduction française du Somnium à la fin des années 1370, ou la déposition des témoins lors du procès de canonisation de Charles de Blois (1371). L’auteur relie admirablement la plupart de ces études de cas aux questions théoriques et interprétatives générales plus vastes qu’elles soulèvent, ce qui constitue un modèle d’exposition.

Des représentations symboliques pour justifier les ambitions des ducs

Compte tenu de la nature partielle de la plupart des sources, l’une des forces de Mme Graham-Goering est sa capacité à rassembler des bribes d’informations éparses provenant de différentes périodes de la vie de Jeanne afin de dresser un tableau plus large et d’étayer des arguments plus généraux. Sa découverte de nouvelles sources documentaires pour l’affaire de la succession en 1341 (éditées dans Aux origines de la guerre de succession) permet un exposé beaucoup plus équilibré des arguments présentés.

L’examen des sceaux de Jeanne lui permet de corriger des travaux antérieurs (dont les miens) et d’apporter de nouveaux éclairages sur les ambitions politiques de la duchesse (chapitre 7). Elle est également en mesure de montrer, dans son analyse de la frappe et du monnayage, qu’il s’agit d’un domaine où Jeanne a laissé son mari jouer un rôle de premier plan.

Le livre apporte ainsi une contribution très significative à la compréhension de la nature et de l’évolution du gouvernement ducal dans la Bretagne médiévale. Il s’agit d’un sujet qui, bien sûr, remonte à l’évolution des relations entre les ducs, leur souverain (le roi de France) et leurs propres sujets. Il a continué à avoir des résonances politiques même après que le duché médiéval eut été absorbé par l’État français du début de l’époque moderne. Ce thème est également resté un sujet d’intérêt permanent pour les générations successives d’historiens, générant une vaste littérature moderne à laquelle les historiens anglo-américains de la France ont apporté des contributions notables.

Sous la dynastie des Montfort (1364-1514), il est généralement admis que les ducs jouissaient d’un degré considérable d’autonomie et que la Bretagne a développé de nombreux outils gouvernementaux, administratifs et institutionnels nécessaires au maintien d’un État de la fin du Moyen Âge, bien qu’à l’intérieur des frontières plus larges du royaume de France. Cette évolution s’est accompagnée de représentations symboliques et visuelles du pouvoir et de l’autorité ducaux, tandis que les traditions locales justifiant les prétentions et les ambitions des ducs à jouir de prérogatives non seulement ducales mais aussi royales ont donné lieu à une succession d’ouvrages polémiques soutenant la thèse montfortiste.

La réalité du règne de Jeanne appréciée à sa juste valeur grâce à l’analyse aiguë de Mme Graham-Goering

Ce que l’étude de Mme Graham-Goering révèle avec une telle clarté, c’est une étape antérieure à ces développements, qui s’inscrit dans les complexités juridiques, politiques et militaires de la succession ducale contestée de 1341 et de la guerre civile qui en a découlé, aggravée par un conflit anglo-français plus large.

Il y a des prémices de ce qui va suivre, mais les limites de la capacité de Jeanne à exercer le pouvoir sont évidentes : pas de système d’imposition régulier, une structure administrative insuffisamment développée, avec encore peu de soutien idéologique. Le duché était divisé et ses ressources âprement disputées avec ses rivaux du parti montfortiste pendant toute la durée du règne de Jeanne (comme le révèlent crûment plusieurs cartes et tableaux utiles). Mais grâce à l’analyse aiguë de Mme Graham-Goering, la rhétorique et la réalité du règne de Jeanne peuvent désormais être appréciées à leur juste valeur.

Princely Power est la contribution la plus importante relative à l’histoire politique bretonne de la fin du Moyen Âge depuis l’Olivier de Clisson de John Bell Henneman (2). Il s’agit d’un travail d’érudition accompli, qui ouvre de nouvelles perspectives générales sur le pouvoir exercé par les femmes, mais aussi d’un modèle qui trace la voie vers d’autres pistes de recherche fructueuses. Une traduction française de l’ouvrage serait des plus utiles.

Michael JONES

  • (1) Livre numérisé en 2016 (http://books.openedition.org/pur/28420), avec un supplément dans lequel E. Graham-Goering a ajouté plusieurs acta jusqu’alors inconnus.
  • (2) HENNEMAN, John Bell, Olivier de Clisson and Political Society in France under Charles V and Charles VI, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 1996, trad. de l’anglais (États-Unis) par Patrick Galliou : Olivier de Clisson et la société politique française sous les règnes de Charles V et Charles VI, Presses universitaires de Rennes/Société d’histoire et d’archéologie de Bretagne, 2011.

Erika Graham-Goering est professeure agrégée d’histoire à l’université d’Oslo et titulaire d’une bourse postdoctorale FWO à l’université de Gand, en Belgique. Sa première monographie, Princely Power in Late Medieval France, a été présélectionnée pour le prix Gladstone 2021 de la Royal Historical Society au Royaume-Uni.