Les liens à la Bretagne de l’éminent archéologue britannique Barry Cunliffe. Première partie

Heureusement, les responsables de l’entreprise ont mené une enquête extrêmement méticuleuse, exemplaire sur le plan scientifique. Les étapes en sont clairement soulignées dans l’ouvrage qui rend compte de la manière dont les sondages et les tranchées de fouilles ont été réalisés et des résultats qui ont été obtenus, avant de les synthétiser par thèmes au sein des grandes périodes considérées. D’où une abondance de clichés et aussi de plans et de coupes parfois reportés sur des dépliants. L’ensemble peut paraître pesant à qui n’est pas spécialiste, mais il faut en passer par là si l’on veut donner du corps aux hypothèses et aux conclusions.

Pour plus de sécurité et pour en savoir plus, les maîtres d’œuvre ont veillé à s’entourer de spécialistes, tous Britanniques, lesquels ont rédigé des rapports évidemment traduits en français sur des sujets aussi divers que les monnaies, les poteries, les ossements ou les coquillages. L’ensemble est fort bien présenté et l’on ne peut faire que des critiques de forme mineures (notamment les nombreuses coquilles qui entachent la bibliographie dont les titres sont très souvent, à l’anglo-saxonne, dépourvus d’accents).

Un rempart traversier visuellement impressionnant et militairement formidable

Puisque le congrès de la SHAB à Lannion en 2007 consacre au Yaudet une visite dirigée par P. Galliou, l’un des deux coauteurs de l’entreprise, il paraît utile d’indiquer ici les principales conclusions auxquelles sont parvenus les archéologues. Sans doute occupé depuis la Préhistoire et plus certainement au Bronze final, Le Yaudet a connu un développement incontestable à la fin de l’Âge du fer, à la Tène finale. Cet essor est matérialisé par l’édification au cours du premier siècle av. J.-C. d’un important rempart traversier de terre et de pierres sèches qui coupe le promontoire. Une première phase de construction menée vraisemblablement selon la technique du murus gailicus est suivie d’une seconde qui s’accompagne de la construction d’un rempart plus modeste qui entoure ce promontoire. Le rempart traversier est alors « visuellement impressionnant et militairement formidable ». Peut-être faut-il le mettre en rapport avec la conquête de César.

Peu après, au cours d’une troisième et dernière phase, contemporaine des troubles que connaît alors l’Armorique, il est rectifié, renforcé et élargi. Ainsi, Le Yaudet participe à la fois de l’oppidum et de l’éperon barré. À 1’intérieur de cette enceinte, il reste peu de choses des structures. Mais on a recueilli onze monnaies isolées, douze fibules, de la céramique de Grande-Bretagne et des fragments d’amphores italiques et catalanes, ce qui prouve à 1’évidence qu’il y a là bien plus qu’un simple domaine agricole. On y consomme du blé amidonnier et de l’orge ; sinon, il n’y a que de la folle avoine qui devait être tolérée dans les emblavures plutôt que vraiment cultivée. Les protéines sont fournies essentiellement par de la viande de bœuf pour les trois-quarts, ensuite par du porc et du mouton.

Les produits de la chasse sont très rares, mais il y a abondance de coquillages, surtout des patelles. La rareté des restes d’animaux jeunes et la quasi-absence des volailles et des poissons s’expliquent par l’acidité corrosive des sols. Ces données alimentaires sont valables en gros pour les trois périodes considérées ici. On croit déceler un certain assoupissement du Yaudet au cours du premier siècle apr. J.-C., sans doute concurrencé par des centres nouveaux comme Carhaix et Corseul et situé à l’écart d’un nouveau réseau routier.

Le Yaudet comme Alet et Brest : un grand centre fortifié à l’entrée d’un estuaire

Ce que l’on peut appréhender du Haut-Empire paraît confirmer cette impression. Si l’on s’en tient par exemple aux fragments de poterie sigillée, peu nombreux, on pourrait croire à une période de déclin encore accru à l’époque flavienne, mais il peut simplement s’agir d’un problème d’approvisionnement attesté ailleurs. Le site continue d’être en rapport avec la Gaule du centre et du Nord ainsi qu’avec l’Italie, l’Espagne et la Grande-Bretagne, comme en témoignent des tessons. Mais ceux-ci ne sont qu’une minorité parmi une importante production locale ou régionale, des environs de Rennes en particulier.

En revanche, à la fin du IIIe siècle, Le Yaudet connaît un regain d’activité très marqué, puisque sur 130 monnaies romaines retrouvées sur le site, pas moins de 118 datent de la période 260-286 et il n’y en a pratiquement plus ensuite. Cela se traduit par 1’édification sur l’ancien rempart laténien d’une muraille maçonnée qui enserre le promontoire. La porte maritime orientale en est de nos jours le vestige le moins mal conservé. Seule, la porte maritime occidentale dont on a exhumé les fondations semble avoir été flanquée d’une tour. À 1’intérieur de l’enceinte, les voies de circulation sont réorganisées selon un plan orthogonal avec sans doute un bâtiment central à l’emplacement de la chapelle actuelle et de petits édifices rectangulaires considérés comme des casernements pour une garnison.

Le Yaudet apparaît ainsi très proche de ce que l’on a retrouvé à Alet et de ce qui semble avoir existé à Brest. Dans les trois cas, il s’agit de grands centres fortifiés à l’entrée d’estuaires importants dans le cadre d’un système cohérent de défense du littoral. Mais alors que Brest et Alet sont répertoriés dans la Notitia Dignitatum qui énumère les garnisons militaires qui existaient au début du IVe siècle, Le Yaudet n’y figure pas et les données archéologiques confirment que le site paraît alors déserté. Que va-t-il devenir ? C’est ce que nous saurons en lisant bientôt le tome 3 de cette passionnante enquête…

André Chédeville (†)

  • Cette recension a été publiée initialement dans le tome LXXXV des Mémoires de la Société d’histoire et d’archéologie de Bretagne paru en 2007, p. 405-408.
  • Les titres et intertitres sont de la rédaction du site Bretagne Histoire.