Barry Cunliffe et Patrick Galliou : dix ans de fouilles au Yaudet. Deuxième partie
L’apogée du Yaudet avant la conquête romaine
C’est, semble-t-il, une période d’intense activité avec l’élaboration d’une première ligne de défense, un fort talus ou rempart, un peu comme à la pointe de la Torche en Plomeur (Finistère). L’ensemble a souffert des grands travaux de l’âge du Fer, la période de la Tène finale étant par ailleurs une grande époque de prospérité et d’échanges. Les objets retrouvés sur place (fibules de cuivre et de fer, bracelets, crochets de ceinture, perles de verre) sont comparables aux trouvailles de la même époque faites ailleurs en Europe. On y cultivait blé et orge, conservés dans des greniers protégés des rongeurs par leur surélévation. On y retrouve aussi les débris de bovins, porcs et ovins d’élevage et de chevaux.
Au cours du IIe siècle av. J.-C., on assiste à l’élaboration d’un système défensif imposant entamé à l’âge du Bronze, avec la construction de remparts, surélevés plusieurs fois, jusqu’à 6-8 mètres de hauteur. Le décapage destiné à fournir des matériaux de construction a incorporé au corps des fortifications de nombreux vestiges plus anciens (céramiques, objets en silex). Le plateau supérieur et la vallée centrale gardent les traces de cette occupation antérieure, topographiquement discontinue.
Ces fortifications imposantes doivent dater en partie des débuts de la menace romaine sur la Gaule. La population est assez dense pour réaliser de tels travaux et semble habiter sur place. Les trouvailles révèlent des échanges importants, aussi bien vers l’intérieur par voie fluviale que vers les Îles britanniques. Nombre d’amphores à vin viennent d’Italie. B. Cunliffe situe à ce moment l’apogée du Yaudet, donc avant la conquête romaine.
La perte de ses fonctions économiques et politiques
C’est pourtant la période gallo-romaine qui a longtemps seule suscité l’intérêt des visiteurs. La population reste largement la même. Une nouvelle porte est percée dans le rempart à l’est, entourée d’une maçonnerie caractéristique bien évidente, proche du port actuel. Une autre porte, terrestre, peu visible aujourd’hui, est édifiée. Les Romains développant le commerce terrestre, le Yaudet connaît une période de déclin et perd une bonne partie de ses fonctions économiques et politiques. À la fin du IIIe siècle, il faut à nouveau se protéger, des raids francs et saxons cette fois. On construit alors une nouvelle enceinte sur la fortification celtique. On voit encore une partie de cette muraille bien maçonnée.
Sans doute la garnison est-elle renforcée de Bretons lorsque les Romains aux abois doivent rappeler des troupes, au début du Ve siècle. Il y eut sans doute un monastère en plus des paysans et des pêcheurs. À l’ouest du promontoire, un étonnant mur de pêcherie, partiellement ensablé aujourd’hui, serait en fait un moulin à marée construit entre le VIe et le Xe siècle. Vers cette époque, une première chapelle est édifiée, remaniée à de nombreuses reprises : c’est aujourd’hui le lieu principal des visites, avec sa célèbre Vierge couchée.
L’ouvrage dense et élégant des deux archéologues
L’histoire du Yaudet ne s’arrête pas là, pas plus que le livre. L’essor de la pêche à la sardine, stimulé par d’éphémères conserveries, sur la commune voisine de Locquémeau, a contribué à la fixation d’une population plus importante. Aujourd’hui, outre l’ARSSAT, deux associations locales très dynamiques, l’Association de sauvegarde du patrimoine de Ploulec’h (Asac) et Mignoned Kozh Yeodet (Les amis de Coz Yeodet) œuvrent pour une meilleure connaissance du patrimoine et s’efforcent avec succès de la vulgariser. Ensemble, elles ont dégagé une maison de passeur, qui témoigne des liens maritimes anciens et étroits entre les deux rives de l’estuaire du Léguer, la première a réalisé la restauration remarquable d’un moulin à vent, les deux contribuent largement à la notoriété du site. Chaque année, deux pardons bien suivis s’achèvent par une bénédiction de la mer, présente dans la chapelle par des ex-voto nautiques.
Le livre présente l’intérêt de nous restituer de nombreux documents — photos, graphiques, cartes — issus des campagnes de fouilles et de bien présenter le Yaudet comme un site multipériodes. Malgré la complexité des questions abordées, le contenu est très abordable. La continuité du récit jusqu’à nos jours permet de faire le lien avec le Yaudet d’aujourd’hui. Le livre aurait pu toucher un public très large si la couleur et une typographie moins resserrée avaient été utilisées. Le Yaudet mérite bien également un petit livre grand public fondé sur les énormes connaissances et la clarté d’exposition des auteurs (1). En attendant, l’ouvrage dense et élégant des deux archéologues mérite sa place dans toute bibliothèque historique bretonne.
- (1) Que l’on retrouve dans GALLIOU, Patrick, Guide de l’Armorique gallo-romaine, Spézet, Coop Breizh, 2015.
- Jean-Jacques Monnier
- historien
- co-auteur d’un documentaire sur Le Yaudet
- Cette recension a été publiée initialement dans le tome XCIV des Mémoires de la Société d’histoire et d’archéologie de Bretagne paru en 2016, p. 496-499.
- Les titres et intertitres sont de la rédaction du site Bretagne Histoire.
