Joséphine Pencalet à Douarnenez : la belle biographie d’une « invisible » de l’histoire
Avant de revenir travailler dans sa ville natale, comme des milliers de Bretons et de Bretonnes, Joséphine Pencalet a pris en 1907 le chemin de fer pour la région parisienne, pour Argenteuil précisément. En effet, elle a fait la connaissance de Léon Leray, originaire de la région de Vitré, qui fait son service militaire dans la Marine, lors d’une escale à Douarnenez. Le couple se marie à Argenteuil en 1908 où le jeune homme a trouvé un modeste emploi à la Compagnie des chemins de fer de l’Ouest et va y résider, y compris pendant la Grande Guerre, jusqu’à sa mort de maladie en octobre 1923.
Pour la jeune bretonne, Argenteuil c’est un changement de vie et d’univers, la découverte du milieu des cheminots, des syndicats, des grandes grèves de 1919-1920 durement réprimées, et sans doute une certaine politisation. Mais rien n’indique que Léon Leray et son épouse aient participé à ces mobilisations.
Pemp real a vo ! Face à un patronat de combat, un mouvement social classique
Veuve avec deux enfants, Joséphine Pencalet revient à Douarnenez et s’embauche chez Amieux quelques mois avant la longue et « belle grève de femmes » qui va paralyser vingt-six usines du 21 novembre 1924 au 8 janvier 1925, un conflit qui connaît un retentissement national (1). Les revendications des Penn Sardin, surtout la hausse de 25 % des salaires très bas – 20 centimes de l’heure : pemp real a vo ! –, se heurtent à l’intransigeance d’un patronat de combat. En plein Cartel des gauches, il a recours à un commando de briseurs de grève : le 1er janvier 1925, ces hommes blessent grièvement, dans un café et par armes à feu, le maire et cinq autres militants, ce qui contraint les conserveurs à céder.
Les autorités ont recensé 2 101 grévistes le 26 novembre dont les trois quarts sont des femmes. Il ne s’agit nullement d’une grève révolutionnaire mais d’un mouvement social classique, d’une grève de femmes, certes exemplaire, mais nullement féministe – elles ne revendiquent pas l’égalité des salaires hommes femmes par exemple. Encore très faiblement implantés en Bretagne, la CGTU, scission communiste et anarcho-syndicaliste de la Confédération générale du travail (CGT), et le PCF envoient immédiatement leurs meilleurs cadres à Douarnenez afin d’organiser les grévistes soutenues par la municipalité conduite par Le Flanchec, un homme haut en couleurs qui défraie la chronique (2).
Lucie Colliard, institutrice révoquée en 1917, déléguée permanente à la propagande du PCF en 1921 et de la commission féminine de la CGTU en 1923, qui assure, en outre, la liaison avec l’IC, joue un rôle majeur dans la grève (3) de même que Charles Tillon. Le jeune PCF jette toutes ses forces dans la bataille mais la correspondance interne montre bien les limites de la politisation des ouvrières et de leur syndicalisation dans des syndicats, qui recrutent pendant la grève mais sont éphémères. Joséphine Pencalet n’apparaît pas en première ligne durant le conflit : si elle a été trésorière du syndicat, elle n’appartient pas au comité de grève, très masculin selon une photographie. Dans l’année qui suit, elle participe à quelques réunions et congrès de la CGTU mais guère au-delà.
Élue conseillère municipale en mai 1925, alors que les femmes ne sont ni électrices ni éligibles
De fait, ce qui fait entrer la Douarneniste dans l’Histoire c’est qu’elle a été élue conseillère municipale en mai 1925 sous les couleurs communistes, alors que les femmes ne sont ni électrices ni éligibles. « L’ouvrière d’usine » Joséphine Pencalet figure en quatrième position sur la liste Le Flanchec du Bloc ouvrier et paysan, élue en entier au premier tour sauf un siège. Mais Charles Tillon note dans On chantait rouge ! qu’il a été difficile de trouver une volontaire à Douarnenez : « Seule une avenante veuve, Joséphine Pencalet, se dévoua ».
Ce choix volontariste répond à une directive de Clara Zetkin, dirigeante du Secrétariat international féminin de l’IC qui suit la situation française de très près. Le PCF présente des femmes à Paris, dans quelques communes de la « banlieue rouge », dans le Nord et dans quelques villes de cheminots. Neuf femmes sont élues en France sur les listes du PCF mais aucune à Paris.
Pour bien souligner les enjeux politiques, Fanny Bugnon explicite les positions des forces politiques vis-à-vis du droit de vote des femmes et rappelle que la Chambre des députés a déjà voté plusieurs textes en sa faveur, bloqués par le Sénat. Le PCF a exploité les failles d’une législation assez floue et l’indifférence de l’administration pour présenter des femmes en 1925. Mais à l’issue du deuxième tour, le ministère de l’Intérieur demande aux préfets de repérer les élues et d’annuler leur élection pour cause d’inéligibilité. C’est chose faite pour Joséphine Pencalet le 9 juin 1925, ainsi que pour Tillon car il ne réside pas à Douarnenez, décisions aussitôt contestées en Conseil d’État qui confirme logiquement l’invalidation en décembre.
Une perception négative de la vie politique
Entre temps, la Douarneniste a siégé au conseil municipal. Rapidement, elle reprend sa vie ordinaire de sardinière et s’éloigne du militantisme politique et syndical jusqu’à la fin de sa vie. En 1927, Joséphine Pencalet n’est pas du voyage en Union des républiques socialistes soviétiques (URSS) d’une délégation de la CGTU dans laquelle figure Marie-Catherine Gloaguen, la veuve d’un pêcheur de la cité. Sa brève expérience municipale et politique la marque de façon négative, y compris à l’égard du droit de vote des femmes.
Au point qu’au printemps 1945, lors des élections municipales dans lesquelles les Françaises votent pour la première fois, Joséphine Pencalet ne se déplace pas : elle n’a pas émargé le registre des votants. Pourtant, 9 femmes sur 27 candidats figurent sur la liste des gauches et de la Résistance conduite par un patron pêcheur communiste, son cousin Joseph Pencalet, conseiller municipal depuis 1919 et maire de la Libération.
Une belle biographie d’une « invisible » de l’histoire
En croisant les approches et les sources, Fanny Bugnon donne une belle biographie d’une « invisible » de l’histoire, une femme qui a brièvement traversé la vie politique et sociale de Douarnenez, mais a été quelque peu instrumentalisée par un parti politique. L’auteure ne dissimule pas les difficultés et les limites de l’exercice biographique pour les gens du peuple.
Son livre permet de mesurer la distance entre histoire et mémoire, entre réalités humaines saisies par l’historienne et représentations construites a posteriori. Un regret toutefois, la piètre qualité technique des reproductions de l’iconographie (photographies, cartes postales, plans, documents d’archives) qui étayent l’analyse.
Christian BOUGEARD
Notes
- (1) Voir le livre de la journaliste CRIGNON, Anne, Une belle grève de femmes. Les Penn sardin. Douarnenez, 1924, Montreuil, Libertalia, 2023.
- (2) Voir la biographie de Le BOULANGER, Jean-Michel, Flanchec, Douarnenez, Mémoire de la ville, 1997, rééd. Rennes, Goater, 2022.
- (3) Voir ROSSIGNOL, Hélène, Pour une identité douarneniste. Les femmes dans la société de marins- pêcheurs de Douarnenez, Douarnenez, édition des Traboules, 2024. Le texte de COLLIARD, Lucie, Une belle grève de femmes, paru en 1925, y est reproduit.
- Cette recension a été publiée initialement dans le tome CIII des Mémoires de la Société d’histoire et d’archéologie de Bretagne paru au premier semestre 2025, p. 513-516.
- Cette biographie d’une « invisible » de l’histoire a été premier prix du livre d’histoire du Festival de Carhaix en 2024.
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